GIVERNY OU LES SECRETS D'UNE VISITE GUIDEE REUSSIE
Office obligatoire du guide-conférencier moyen, Giverny s'arrête bien souvent au lâcher de clients dans le tunnel menant au bassin des nymphéas. La cohue des gamins en juin, la surpopulation de vieille fleurs en toute saison, l'attrait d'une bonne sieste sous les pommiers, mille et une excuses font du guidage autour de l’étang une prestation souvent bâclée. Pas de visite officielle non plus remarquez au passage! Le péril de tomber dans un océan de banalités biographiques ou sentir comme une impression de ridicule vous noyer dans un étang de nymphéas est un syndrome courant à méditer via la lecture du propos suivant inspiré par celle des pensées de Pascal. Pascal Bonafoux.
Pascal Bonafoux, « Monet, Peintre de l'Eau », Ed. Du Chêne, Hachette Livre, 2010.
GIVERNY, UN PETIT ETANG POUR L'HOMME, UN MIRROIR POUR L'HUMANITE
Giverny, un petit étang pour l'homme, un miroir pour l'humanité est aussi une grosse galère pour le guide-conférencier qui évitera discrètement la corvée en imposant l'idée que comme à l'Orangerie, le reflet des peintures imposent le silence.
- « C'est comme la fontaine de Mélisande dont Pelléas dit qu'il y règne toujours un silence extraordinaire … ». «On entendrait dormir l'eau».
Rien ne sert donc de parler, il faut partir à l'heure pour éviter les pèlerins! Voir en l'étang une kaaba de l'art est pourtant la première sacralisation nécessaire au travail. «Qui nous que dit que c'est un chef-d’œuvre» demandait Télérama en couverture de son n°3398, (février-mars 2015), et en pleine crise des professionnels du métier marchant sur Versailles. Le guide-conférencier évidemment! Philippe et Maurice, Pascal ou Etienne, ce sont eux qui vous évitent de faire 7 fois le tour du mystérieux étang. Toutefois, si Giverny est Mecque en Normandie, un secret doit y être révéler. Entendu que votre public situe déjà le curseur biographique de la représentation de l'étang dans la vie de Monet présentée au préalable, il est méthodique de jouer sur la simplicité du lieu et la complexité de sa représentation.
LA MARRE AUX TRESORS
L'étang de Giverny est il un miroir ? Pascal Bonafoux dit du moins qu'au fond s'y trouve celui de Narcisse. Narcisse ? « Monet congédie une perspective qui est depuis cinq siècles à la mesure de l'homme comme il congédie le miroir et ses reflets. Narcisse meurt à Giverny ». Da Vinci aussi ... Da Vinci qui dit quoi ? «Quand tu voudras voir si ta peinture tout entière est conforme à l'objet naturel, prends un miroir et fais bien refléter le modèle vivant. Compare ce reflet à ton ouvrage et vois bien si l'original est conforme à la copie». Idem Alberti et son incontournable De Pictura ! « L'inventeur de la peinture, selon la formule des poètes, a dû être changé en fleur car, s'il est vrai que la peinture est la fleur de tout art alors la fable de Narcisse convient parfaitement à la peinture. La peinture est elle autre chose que l'art d'embrasser ainsi la surface des fontaines » (1435, Livre III). C'est ce que fait Monet jusqu'aux Nymphéas. Dans l'autre classique du Guide-Conférencier, soit l'Iconologie, le traité de César Ripa, le miroir, c'est l'attribut de La Vérité, La Superbe, Le Consentement, L'instruction, La Vérité _ qui n'a point d'autre objet qu'elle même _ mais aussi La Science. (Cf. Plafon du Salon des Nobles, Grands Appartements de la Reine, Versailles).
Eh bien... Plouf à la baille Psyché ! Plouf à la baille Alberti! A la baille Monet pré-nénuphar idem! L'artiste mal-voyant (1908-1923) n'a plus que faire des séries de paysages enfermées dans des cadres.
LE SUPPLICE D'HERODIADE
«L'échelle de sa peinture est désormais d'un autre ordre ». « Les dimensions de ces toiles ne doivent plus permettre que le regard soit distrait, ne permettent plus qu'il s'échappe. Il faut qu'il se […] noie dans l'ondulation […]. Il faut que le regard s'éprouve avec une matière palpable, vecteur du paradoxe de l'impalpable... Le bassin troublé d'ombres et de transparences chiffonne toute reconnaissance du réel où d'une histoire. Le guide est pris au dépourvu. « Peindre non la chose mais l'effet qu'elle produit, peindre non le motif mais la sensation », c'est le sujet, c'est le projet, c'est le secret des Grandes Décorations de Monet (91m de panneaux d'une largeur de 2 m. environ.). C'est aussi le supplice d'une poétique nouvelle, c'est le supplice d'Hérodiade1 mis en poème par Mallarmé. Monet rectifiait d'ailleurs lui même auprès de P. Durand-Ruel, le titre de l'exposition de 1909, «Les Nymphéas, série de paysages d'eau» en place de «Les Nymphéas, Reflets» initialement programmé comme intitulé. En supplément de l'absence d'horizon graphique ou de cadrage directement visible souligné par les critiques, et au-delà des reflets insignifiants renvoyés par le Figaro2, c'est surtout le mot nouveau d'«absraction» qui est lâché par Louis Gillet dans La Revue Hebdomadaire du mois d'août pour commenter le travail de Monet.
DE LA REPRÉSENTATION À L'APPARITION
L'assistance des visuels de l'Orangerie sur tablette appuie évidemment la démonstration mais comme le peintre moderne, le guide a vocation à convoquer l'apparition. Résumer par exemple l’impressionnisme à la vision des branches rouges de tilleuls au moment du réveil des insectes et des premiers tintamarres célestes pré-nénuphar, est une solution raccourcie. Interroger votre auditoire sur la vision du pont vert en est une seconde. Impression d'un pont nippon? Nippon comme je suis devin! Les ponts japonais sont rouges! Sans faire appel à la réalité augmentée, vous pouvez toutefois prévoir d'offrir une paire de lunettes 3D en cadeau à l'identification de Bob Marley pour chanteur de l'audition de son titre impressionniste, « Natural Mistyc ». Par défaut, vous avertirez soit qu'en cas de chute, les menteurs sont changés en miroir et les autres en arc-en-ciel.
1: Pascal Bonafoux, « Monet, Peintre de l'Eau », Ed. Du Chêne, Hachette Livre, 2010, (p.138-139)
2: 1909. Arsène Alexandre pour le Figaro écrit : « Ce ne sont donc, comme éléments du tableau, que le miroir aquatique, les feuilles et les fleurs qui s'y appuient, puis le reflet drapé et varié de l'infini, du paysage environnant et du ciel que nous avons au dessus de nous ».

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